LE VISITEUR 31
LES ARTEFACTS DE L'INTELLIGENCE ET L'INTELLIGENCE ARTIFICIELLE
Infolio, 22x26cm, 225p., illus., broché, (français / anglais)
ISBN : 9782889682225
Avec son numéro 31, LE VISITEUR consacre un dossier à l’intelligence artificielle, envisagée depuis l’architecture et la ville. En confrontant l’intelligence à l’œuvre dans la conception architecturale à celle de l’apprentissage automatique, la revue interroge ce que ces outils font au métier, à ses savoirs et à ses pratiques.
De l’équerre et du compas au BIM, l’architecture s’est toujours développée en dialogue avec ses instruments. Mais le déplacement actuel est d’une autre nature : l’outil ne se contente plus d’assister, il semble en mesure de produire, d’anticiper, voire de décider. Faut-il y voir une continuité technique ou une rupture plus profonde ?
À travers cette tension, c’est la place de l’architecte qui est en jeu, de l’élaboration des formes au suivi des chantiers, ainsi que la valeur accordée à l’expérience, au jugement et à la maîtrise des choix. L’intelligence artificielle redistribue-t-elle ces rôles ou en révèle-t-elle, au contraire, la nécessité ?
En partant de l’architecture, ce numéro élargit la réflexion à d’autres champs et propose d’envisager l’IA non seulement comme une contrainte, mais aussi comme un outil avec lequel composer.
Au sommaire :
L’empire de soi
Karim Basbous
L’intelligence de l’art. Disegno et épistémè dans la tradition humaniste et classique par Pierre CAYE
Intelligence artificielle générative : imitation, style, et la réapparition (inattendue) de la tradition classique par Mario CARPO
L’architecte ou le suicidé de la société par Leda DIMITRIADI
L’architecte à l’ère de l’IA : vers une nouvelle chaîne de valeurs par Laurent LESCOP
Aux marches du palais par Julien GOUGEAT
Cadavre exquis par François Frédéric MULLER
Tout est déjà écrit par Neil LEACH
Le pari de l’humanisme face aux lumières des écrans par Valérie CHAROLLES
L’art de la fugue par Laurent SALOMON
Editorial de Karim BASBOUS :
"L’architecture est l’expression d’une intelligence que l’on peut désormais observer sous un autre jour. Source d’inquiétude pour les uns, d’engouement pour les autres, l’intelligence artificielle est aujourd’hui sur toutes les lèvres. Que vont devenir les métiers, et quelle sera la valeur des connaissances acquises lorsque ces systèmes en plein essor auront transformé nos pratiques et nos modes de production ? L’architecture n’échappera pas au séisme. Aujourd’hui, des programmes comme Midjourney génèrent des images de lieux et de bâtiments à partir d’une phrase simplement dictée. Demain, des plans et des coupes engendrés d’un clic après avoir téléversé un programme pratique et les règlements en vigueur, en précisant le style souhaité ? Faisons nôtre une maxime de Spinoza : « ni rire, ni pleurer, ni honnir, mais comprendre ». Et pour ce faire, revenons un instant sur l’évolution.
L’architecture est un savoir ancien qui s’est constitué en s’adossant à des outils de conception ; l’équerre et le compas, le croquis sur papier, l’épure stéréotomique, puis l’infographie et le BIM ont jalonné une histoire où la technique a été mise au service de l’esprit. L’outil serait-il désormais en passe de remplacer le maître ? L’avenir qu’annonce l’intelligence artificielle générative est incertain et le présent chargé de questions inédites et fondamentales. Le travail du projet architectural, qui s’étend de l’imagination des formes au suivi d’exécution, est-il menacé par la puissance de calcul algorithmique ? La compétence, l’expérience acquise, la maîtrise des choix sont-elles appelées à s’effacer derrière l’apprentissage automatique, ou seront-elles précisément nécessaires pour pleinement exploiter les robots ? Voilà de quoi méditer l’exercice de la pensée dans ses dimensions impondérables, étrangères aux critères codifiables de production. Demandons-nous par exemple si l’esprit humain est le seul moyen de considérer le site et son histoire, de concevoir des lieux, d’ennoblir l’usage, de jouer de la règle et d’apprivoiser les lois du dessin pour accéder à des figures singulières.
La délégation progressive de la production intellectuelle à des systèmes appelle une réflexion sur ce que possède l’esprit et lui seul : ce sommaire s’ouvre avec un article où j’interroge la souveraineté de soi s’agissant de l’invention architecturale en Occident et, de là, le sens politique de l’art de bâtir. Le capital immatériel que constitue la mémoire est déposé en lieu sûr : le cerveau, ce grand absent des débats sur l’intelligence artificielle. En explorant les liens oubliés entre l’espace mental et le stockage de données sans le moindre support extérieur, Julien Gougeat met en récit l’invisible chantier dont nous disposons. À l’heure où se confirme notre dépendance aux smart phones, aux clouds et bientôt aux prothèses de « l’homme augmenté », la mémoire vive apparaît à la fois comme un art et un enjeu politique. Étrangement, l’intelligence artificielle nous enjoint à définir ce qu’est l’humain. Deux auteurs prennent appui sur l’âge humaniste pour mettre en perspective l’intelligence artificielle dans la grande histoire de la pensée et des techniques. Pour Pierre Caye, il existe une intelligence propre au disegno, cette notion du Quattrocento par laquelle les fonctions mentales et instrumentales sont aiguisées et parviennent à un haut degré de puissance. Le lecteur y trouvera de quoi nourrir une critique de l’intelligence artificielle productive dont l’actualité nous annonce chaque jour l’insurpassable efficacité. Valérie Charolles de son côté met en question les catégories binaires héritées des Lumières, notamment l’opposition trop nette entre l’humain et la nature, et retrouve chez les penseurs du XVIe siècle l’esprit des nuances et des multiplicités dont nous avons tant besoin pour appréhender l’intelligence artificielle… avec intelligence. L’histoire reste au premier plan de l’article de Mario Carpo, qui relativise le choc annoncé de l’intelligence artificielle en s’appuyant sur la tradition de l’imitation et, plus généralement, les transferts de formes par lesquels depuis l’Antiquité on fait du neuf avec du vieux. Cette rétrospective offre une clef de lecture à travers le statut du précédent en art, et interroge également la notion désormais oubliée de style.
À ces contributions puisant dans le passé de quoi accueillir le monde qui vient avec sagesse, succèdent d’autres, ancrées dans le présent des pratiques. Leda Dimitriadi explore les limites des processus destinés à résoudre les problèmes ordinaires de la maîtrise d’œuvre. Elle rappelle un ensemble de considérations, pour certaines subtiles et non codifiables, peu accessibles à l’intelligence artificielle dans l’état actuel des techniques. Le procès qui se profile ici n’est pas tant celui des outils que celui de la société elle-même, qui est libre de reconnaître l’importance de l’impondérable, et ainsi de définir ce qu’elle attend des architectes. Laurent Lescop voit dans l’intelligence artificielle non le remplacement des architectes, mais la mutation inéluctable de leur activité, et Neil Leach annonce plus franchement le dépassement tant redouté des humains. Sur une note plus légère mais tout aussi savante, François Frédéric Muller apporte ici le témoignage d’un praticien, revenant sur l’allègement progressif du labeur grâce aux outils numériques, non sans conséquences. Il retrace fil par fil la toile qui s’est resserrée autour de l’imaginaire architectural depuis l’infographie jusqu’au BIM, avant de nous surprendre en observant sous l’angle de l’archéologie le rapport entre les mots et les choses, bien avant la magie du prompt.
Nous ne sommes qu’à l’aube d’une ère. L’intelligence artificielle grandit à une vitesse telle que le temps même de production du présent numéro entraîne déjà un retard sur l’actualité, tandis que chacun appréhende différemment l’impact qu’elle aura sur nos professions et nos vies. Des architectes voient d’emblée l’intelligence artificielle comme une menace, d’autres sont impatients de s’en emparer pour interagir avec la machine de sorte que l’humanité gagne in fine à recourir à ce qui dépasse certaines de ses capacités.
L’intelligence architecturale se mesure avant tout à l’aune des projets construits et nous tenons la promesse faite aux lecteurs d’une « visite » lorsque le lieu mérite le détour. C’est sur les pas de Zhu Pei que nous conduit Laurent Salomon, pour nous faire découvrir la puissance d’évocation de cette œuvre raffinée dans un paysage où prévaut plutôt la puissance brute de l’industrie constructive."